The Last Guardian : à l’ombre d’un géant

Hello tous!

Vous trouverez ci-dessous la chronique pro que j’ai consacrée à The Last Guardian. Un papier évidemment très subjectif, faisant partie de ceux qui placent la dimension ludique du titre au second plan. Je crois sincèrement que le jeu d’Ueda doit se comprendre, et se critiquer, avec une diversité de points de vue renvoyant à la richesse des points de vue que génèrent d’autres supports d’expression, comme le cinéma. Je ne doute pas que The Last Guardian en décevra certains, mais pour ma part, il s’agit d’un chef d’oeuvre en puissance. Un rêve éveillé…

 

A l’ombre d’un géant

Sept années d’attente, des reports à répétition, des espoirs déçus mais une ferveur qui jamais ne s’est tue. C’était peut-être là le prix à payer pour que le gourou Fumito Ueda puisse donner vie à une œuvre numérique capable de transcender sa nature. Grand cri d’amour pour le lien qui unit l’homme à l’animal, jeu vidéo qui n’en est pas vraiment un, The Last Guardian est de ces épopées humanistes qui vous prennent aux tripes pour ne plus jamais vous lâcher.

Un enfant qui s’éveille, égaré, seul au fond d’une grotte où l’homme n’a depuis longtemps plus eu droit de cité. A ses côtés, un animal fabuleux, gigantesque, dangereux. Blessé aussi, au point de ne plus pouvoir se relever. L’enfant observe, écoute, essaye d’aider. Ce faisant, il fait taire la méfiance, doucement, de la créature apeurée. Un timide premier pas vers ce qui pourrait devenir une belle et profonde amitié.
De l’enfant, on ne connaîtra jamais le nom ; de l’animal, on ne saura guère plus que son espèce, « Trico », créature fantastique et mangeuse d’hommes qui tient autant du rapace que du rassurant canidé. Les deux protagonistes de The Last Guardian n’ont a priori pas grand-chose à partager, leurs mondes n’étaient pas faits pour se rencontrer. Mais les circonstances vont les amener à collaborer pour échapper au piège dans lequel ils sont tombés.

Tel un gamin émerveillé

Le moteur de The Last Guardian, c’est cette relation qui unit la bête et l’enfant. Le second a beau bondir, grimper, courir, c’est le premier qui fascine, immédiatement, par sa force de réalité. Trico n’est pas juste un animal animé dans une aventure de pixels qui ferait de lui le faire-valoir d’un jeune héros déterminé. Ici, la fabuleuse chimère semble douée d’une personnalité. Il faut apprendre d’elle, l’amadouer, la rassurer, créer, peu à peu, les conditions d’une confiance partagée pour pouvoir avancer. C’est en nourrissant cette symbiose que l’aventure prend tout son sel. On vibre alors avec la bête, on souffre pour elle, on prend de longues minutes pour la caresser, la soigner, la rassurer, parfois simplement parce qu’un regard ou une plainte ont éveillé en nous cette pulsion enfantine d’aimer sans condition les cadeaux dont la nature nous a gratifiés. Et pas question de parler ici d’un animal qu’il s’agirait de domestiquer: Fumito Ueda met ses deux personnages sur un pied d’égalité.
L’épopée fonctionne sur une succession d’énigmes à résoudre, de pièces à traverser, de chemins à trouver en poussant des boites, en grimpant sur des murs, en activant des mécanismes secrets. On s’y creuse les méninges, mais on apprend aussi, surtout, à communiquer avec l’animal pour tenter de lui faire comprendre comment il pourrait contribuer à résoudre le problème posé. Dans des environnements capables d’allier l’infiniment grand et le ridiculement petit, on alterne sans cesse entre couloirs étriqués et extérieurs majestueux, au milieu de ruines antédiluviennes rendues à la forêt et aux prairies depuis bien des années. Une parenté artistique s’impose, évidemment, avec les précédentes créations d’Ueda, Ico et Shadow of the Colosseus. Le créateur génial n’a rien perdu de son talent à inventer des mondes aux frontières de la réalité, où le mythe côtoie la désolation inspirée, où l’homme n’est jamais plus qu’un invité plus ou moins désiré.
La violence n’est pas, ici, une compagne récurrente. L’enfant ne peut d’ailleurs pas combattre. Pour échapper aux gardiens fantomatiques qui occupent ces lieux, il ne peut guère compter que sur son compagnon. Entre frayeur et colère, Trico réagit vivement à leur présence, jusqu’à perdre la raison. Alors l’enfant caresse, réconforte, chuchote des mots rassurants à l’oreille du géant. La tendresse est un puissant moteur d’adhésion à ce lien qui se crée sous les yeux du joueur.

Défauts, ou qualités cachées ?

Le paradoxe, c’est cette frustration qui peut saisir le voyageur lorsque les éléments du puzzle semblent ne pas se mettre en place comme ils le devraient. Il faut en partie l’attribuer à des errements du jeu, c’est vrai. Quelques problèmes de caméra s’y font particulièrement agaçants, en grande partie liés à la volonté de conserver autant que possible Trico à l’écran. Et puis, surtout, il y a ces choix de gameplay parfois difficiles à assumer. Animé avec un remarquable sens du détail, l’enfant est en revanche maladroit, étonnamment peu assuré. Sans doute est-ce là une volonté d’Ueda, soucieux de mettre en exergue la vulnérabilité du petit d’homme, mais la difficulté du jeu s’en trouve décuplée lorsqu’il s’agit de mener une entreprise périlleuse au bord d’un précipice. Enfin, se pose la question de la capacité de Trico à comprendre les signaux qui lui sont transmis: on prendra le parti de croire que si ses réactions sont parfois erratiques, c’est car l’animal reste maître de ses décisions, par essence imprévisible et indomptable. Il n’en est que plus fascinant lorsqu’il contribue, d’un battement d’ailes, à donner la direction à suivre à son petit protégé.
Certains s’arrêteront peut-être à cette réalité: The Last Guardian n’est pas un jeu appelé à faire date sur le plan du gameplay. Mais c’est parce que cette épopée ne se préoccupe guère, en réalité, des moteurs habituels des loisirs numériques. Ici compte l’émotion, la poésie, l’envie du créateur de partager un voyage à nul autre pareil, dans un monde qui recèle maintes occasions de s’émerveiller, de se réjouir, de pleurer. C’est une histoire d’amitié bouleversante, mise en scène avec une délicatesse infinie, qui laisse le joueur haletant, les yeux embués, émotionnellement éreinté, lorsque l’épilogue en vient enfin à s’imposer.
Il aura fallu une quinzaine d’heures pour voir le mot fin s’afficher, et déjà point une envie irrépressible: celle de se perdre à nouveau dans les méandres de ce monde perdu en compagnie de Trico, ce doux géant qui, simplement parce qu’il parvient à réellement exister, a invité le média dans le vaste monde de l’art sensible et de la maturité. Peut-être bien le signe que l’on tient là un classique instantané…
Comme toujours, l’intégralité de la chronique est à retrouver sur http://c.dna.fr/loisirs/jeux-video

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